Henri Michaux carbura un temps à la mescaline. J’ai choisi d’explorer d’autres voies qui ne nécessitent pas de suivi médical.
L’auteur, après avoir produit quelques kilomètres de lignes, sent déjà poindre sous sa plume, rien de moins que l’ennui, la répétition et la rengaine. Bref, un certain dégoût de soi. Il part alors à la recherche d’un dérivatif, quelque chose qui lui permettrait de se compromettre avec sa création d’une façon différente. Biaiser son regard, avec peut-être, au bout, la promesse d’une surprise.
Le principe que j’ai choisi pour ce jeu, car l’écriture n’est que ça, est de faire appel à un autre jeu : Story Cubes.
Le principe : 9 cubes, 54 pictos comme règle pour raconter une histoire. J’y ai rajouté une autre contrainte : trois rotations de 90 ° pour créer des motifs récurrents. Ce que vous allez lire n’est pas une œuvre littéraire, mais le résultat d’une expérience ludique.

1
Je sais que ça n’a rien de très original de commencer ainsi, mais je me souviens qu’il pleuvait. Il pleuvait tant qu’on avait l’impression que ce n’était pas la pluie qui dégringolait des nuages mais bien les nuages entiers qui, sans retenue, tombaient les uns après les autres tandis que la pluie, elle, restait en suspens plus haut, dans l’air. On se trouvait dans les montagnes, alors c’était peut-être normal et voire même naturel qu’il pleuve à ce point et à cette saison. Toujours est-il qu’on a eu l’idée tout à fait normale, et je dirais même presque animale, nous avons ressenti le besoin de nous mettre à l’abri, de trouver un refuge. Nous marchions de plus en plus vite et moi, sans oublier mon cancer qui galopait dans mes cellules, à cet instant présent, je ne pensais qu’à me mettre à l’abri, me protéger de la pluie. C’est drôle non ? Alors voilà, il y a eu cette, je ne dirai pas grotte, mais plutôt faille, cette large saignée dans laquelle nous nous sommes engouffrés sans hésiter.
Un corbeau se tenait là qui semblait nous attendre, les ailes ruisselantes de pluie. Il nous observait de son œil gauche et je me souviens que j’ai aussitôt songé au meilleur moyen de cuisiner le volatile. Ce n’était pas très sympathique de penser à manger notre hôte, tandis qu’il nous accueillait en silence. Je repensais au chemin qu’il nous restait à parcourir et c’est à ce moment-là, alors que j’observais l’oiseau, que j’ai vraiment commencé à détester cette montagne soi-disant sacrée.

2
A aucun moment le corbeau ne recula ni ne tenta de s’envoler lorsque nous fîmes irruption dans l’abri qu’il s’était choisi, nous, les intrus.Je sentais les battements de mon cœur, bien trop rapides. Avais-je eu à ce point peur ? Et d’abord, peur de quoi ? De finir trempé ? De la foudre ? Je me retournais pour jeter un coup d’œil au ciel et c’était toujours n’importe quoi. Cette fois-ci, les gouttes, j’en aurais mis ma main à couper, passaient devant nous, comme si les nuages, toujours au sol, se tenaient à gauche de l’entrée de la grotte et crachaient leurs gouttes à l’horizontale, comme des pépins de raisin. Et cette faim qui me tenaillait ! J’aurais donné, peut-être pas une main, mais du moins une oreille, pour quoi ? Un crabe ? Une soupe d’étrilles comme celle que préparait mon père autrefois, avec les oignons, le poivre, la sauce tomate, les feuilles de laurier. Nous n’avions pas encore admis que nous avions perdu notre chemin dans ces montagnes, ou plutôt que ces montagnes nous avaient sciemment désorientés. La carte, faite de quelques traits sur un bout de papier, des renseignements sur les reliefs ici ou là, ne racontait en définitive que peu de choses de cette réalité faite de pics, de trous, de gorges, de failles, de saillies, de rocs, jusqu’à ce refuge, comme un coup de couteau dans le flanc de la montagne. Je n’en pouvais déjà plus de notre abri. A peine rentré, je me retournai vers le ciel et décidai de sortir.
3
J’ai fait demi-tour, laissant Martial dans la grotte avec le corbeau. A quoi pouvaient bien penser les ours quand il sortaient de leur refuge après l’hibernation? Aucune idée. J’avais pris soin le matin même de prendre la carte avec moi. Je n’avais plus confiance depuis longtemps dans mon coéquipier. Mais étais-je capable de retrouver mon chemin parmi ces montagnes qui, bien que toutes différentes, m’apparaissaient comme le même pic copié indéfiniment et posés les uns derrière les autres. Je repensais aux étrilles. Un repas chaud, une gamelle en fonte, à l’intérieur de laquelle une sauce épaisse enrobant des morceaux, non plus de crustacés mais de viande, pourquoi pas du veau tendre et gras. Je restai un moment sous la pluie, immobile, espérant que les gouttes, par leur pugnacité, finissent par me calmer.

4
La pluie, quand on y pense. On est là dehors, et il y a ces gouttes qui tombent d’on ne sait où. Et on se dit que c’est normal, comme ça, la pluie qui tombe et puis on a lu, on a vu, on croit comprendre des phénomènes qu’on nous a expliqué, mais quand même des gouttes d’eau qui tombent du ciel ! Enfin bref, j’ai fait deux pas vers un chemin qui montait tout en pensant à mes soucis d’argent. Mes soucis d’argent semblaient avoir toujours été là, présence non rassurante, aussi fidèles que le meilleur des amis, à partir du moment où j’avais quitté le foyer familial, jamais ils ne m’avaient fait défaut et d’ailleurs, aujourd’hui encore, il m’accompagnaient, car c’était bien eux, mes soucis de trésorerie récurrents, appelez ça comme vous voulez, qui m’avaient fait embarquer dans cette aventure qui n’en n’était pas vraiment une. Ce n’était pas l’aventure telle que je me l’étais si souvent imaginée. Je me mis en marche, croisai d’autres corbeaux quand une idée claqua dans mon esprit tel un coup de fouet, je ne pourrai pas le dire mieux. Fouet. C’était comme si je venais de chausser une paire de lunettes. Je voyais enfin clair le projet dans lequel je m’étais embarqué. Ce n’était plus une sorte d’aventure aux ramifications obscures. A présent que je venais de trouver la première pièce, celle qui manquait à la lecture claire et entière de l’énoncé et qu’il m’avait fallu chercher bien loin, à travers une forêt de cactus plantés bien trop près les uns des autres et qui avait poussé au point de former un ensemble d’épines inextricable. Mais malgré tous les obstacles, je la tenais désormais, cette pièce. Oui, désormais, je savais pourquoi j’étais là.

5
Je n’ai jamais cru aux animaux fantastiques. Je me fous bien du Kraken comme des oiseaux géants dont une simple aile peux cacher aux humains la lumière du soleil. Je me contrefiche des déluges bibliques. En gros je crois que je n’ai aucun goût pour le jeu ni la fantaisie. Non, chez moi le réel n’engendre ni claque, ni chute vertigineuse. Il n’y a jamais rien ni de piquant ni d’épicé dans ce que je vois. Je ne crois pas plus aux trésors cachés, et pourtant ils existent et c’était bien après l’un deux que nous courions depuis des jours, Martial et moi.
6
Un trésor ? Quelque chose qui ne se révélerait à nous qu’après avoir réussi à démêler de foutus fils et comprendre le fonctionnement d’improbables engrenages. Et bien sûr auparavant, avant tout cela, nous aurions dû déjouer les tentatives d’empoisonnement de la part de nos adversaires, traverser des mers furieuses, s’échapper des griffes du sultan, s’extraire de la marmite fumante de la sorcière dans laquelle nous avions été plongé suite à une saleté de sort, traverser des caveaux au sol grouillant de serpents, tout ça pour finir par mettre la main sur une sorte de saleté de Saint Graal qui aurait fini dans les caves d’une non moins saleté de Basilique à côté d’autres calices du même métal, longue-vue de Christophe Colomb ou jambe de bois de tel pirate légendaire. Non, pour ma part, je ne croyais plus en rien depuis longtemps.
7
Ce manque de fantaisie, c’est bien lui qui me laissait marcher sous la flotte, tel que j’étais. Je veux dire par là que je ne me sentais pas dans la peau d’un nain décrit par Tolkien, je ne me promenais pas avec ma hache sur l’épaule, confiant, attendant le prochain Troll masqué en braillant quelque chanson de taverne. Non, cette fameuse carte au trésor n’avait rien d’exotique et se révélait aussi monotone que la pluie. J’avais quitté mon abri, oublié mes envies de nourriture, même si j’étais d’humeur à avaler un tyrannosaure. Sans prendre la peine de relever mon col je me suis éloigné à toute vitesse de l’entrée de la faille. Je crois que de tout temps, j’avais été fait pour devenir le cavalier seul.

8
En quittant martial, c’était tout ce qu’il me restait de foyer que je laissais derrière moi. Je n’avais rien à quoi me raccrocher, rien qui put me rassurer, ni haricots magiques, ni amulette, pas d’arme puissante, rien que moi et moi seul, armé de mes convictions. l’idée de partir avait cheminé en moi tout le jour durant, comme ce sous-marin réduit à l’état de microbe dans l’Aventure fantastique, Raquel Welch en combinaison moulante, premiers émois. Je marchais tous le jour, seul sous la pluie, hanté par l’image d’un bol de Riz chaud, sur lequel une énorme motte de beurre aurait été en train de fondre, un moulin rempli de poivre de Madagascar dans la main. Ce qui restait de jours sembla se prendre les pieds dans un tapis invisible et disparu sans un cri.
9
Je passai la nuit casquette vissée sur le crâne, grelottant, les yeux grands ouverts en attendant une aurore qui ne venait pas je repris ma marche hagard, sous une lumière blanche aveuglante, Avançant d’une allure pachydermique, titubant tel le shérif blessé qui trouve encore la force, après le fameux duel, de marcher jusqu’aux premières marches du saloon pour s’écrouler de tout son long devant la vieille fille institutrice donc il est tombé amoureux et avec laquelle, pour finir, il n’aura jamais l’occasion de vivre. Les montagnes se suivaient, et me regardaient à la façon d’un géant qui observe le moucheron à ses pieds et s’amuse du fait que l’insecte gesticulant reste persuadé qu’il va réussir à lui voler son trésor.

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