Réflexions des adhérent·es, des bénévoles et des salarié·es de la Fédé.

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  • Expérience d’écriture sous Story cube

    Henri Michaux carbura un temps à la mescaline. J’ai choisi d’explorer d’autres voies qui ne nécessitent pas de suivi médical.
    L’auteur, après avoir produit quelques kilomètres de lignes, sent déjà poindre sous sa plume, rien de moins que l’ennui, la répétition et la rengaine. Bref, un certain dégoût de soi. Il part alors à la recherche d’un dérivatif, quelque chose qui lui permettrait de se compromettre avec sa création d’une façon différente. Biaiser son regard, avec peut-être, au bout, la promesse d’une surprise.


    Le principe que j’ai choisi pour ce jeu, car l’écriture n’est que ça, est de faire appel à un autre jeu : Story Cubes.
    Le principe : 9 cubes, 54 pictos comme règle pour raconter une histoire. J’y ai rajouté une autre contrainte : trois rotations de 90 ° pour créer des motifs récurrents. Ce que vous allez lire n’est pas une œuvre littéraire, mais le résultat d’une expérience ludique.

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    Je sais que ça n’a rien de très original de commencer ainsi, mais je me souviens qu’il pleuvait. Il pleuvait tant qu’on avait l’impression que ce n’était pas la pluie qui dégringolait des nuages mais bien les nuages entiers qui, sans retenue, tombaient les uns après les autres tandis que la pluie, elle, restait en suspens plus haut, dans l’air. On se trouvait dans les montagnes, alors c’était peut-être normal et voire même naturel qu’il pleuve à ce point et à cette saison. Toujours est-il qu’on a eu l’idée tout à fait normale, et je dirais même presque animale, nous avons ressenti le besoin de nous mettre à l’abri, de trouver un refuge. Nous marchions de plus en plus vite et moi, sans oublier mon cancer qui galopait dans mes cellules, à cet instant présent, je ne pensais qu’à me mettre à l’abri, me protéger de la pluie. C’est drôle non ? Alors voilà, il y a eu cette, je ne dirai pas grotte, mais plutôt faille, cette large saignée dans laquelle nous nous sommes engouffrés sans hésiter.

    Un corbeau se tenait là qui semblait nous attendre, les ailes ruisselantes de pluie. Il nous observait de son œil gauche et je me souviens que j’ai aussitôt songé au meilleur moyen de cuisiner le volatile. Ce n’était pas très sympathique de penser à manger notre hôte, tandis qu’il nous accueillait en silence. Je repensais au chemin qu’il nous restait à parcourir et c’est à ce moment-là, alors que j’observais l’oiseau, que j’ai vraiment commencé à détester cette montagne soi-disant sacrée.

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    A aucun moment le corbeau ne recula ni ne tenta de s’envoler lorsque nous fîmes irruption dans l’abri qu’il s’était choisi, nous, les intrus.Je sentais les battements de mon cœur, bien trop rapides. Avais-je eu à ce point peur ? Et d’abord, peur de quoi ? De finir trempé ? De la foudre ? Je me retournais pour jeter un coup d’œil au ciel et c’était toujours n’importe quoi. Cette fois-ci, les gouttes, j’en aurais mis ma main à couper, passaient devant nous, comme si les nuages, toujours au sol, se tenaient à gauche de l’entrée de la grotte et crachaient leurs gouttes à l’horizontale, comme des pépins de raisin. Et cette faim qui me tenaillait ! J’aurais donné, peut-être pas une main, mais du moins une oreille, pour quoi ? Un crabe ? Une soupe d’étrilles comme celle que préparait mon père autrefois, avec les oignons, le poivre, la sauce tomate, les feuilles de laurier. Nous n’avions pas encore admis que nous avions perdu notre chemin dans ces montagnes, ou plutôt que ces montagnes nous avaient sciemment désorientés. La carte, faite de quelques traits sur un bout de papier, des renseignements sur les reliefs ici ou là, ne racontait en définitive que peu de choses de cette réalité faite de pics, de trous, de gorges, de failles, de saillies, de rocs, jusqu’à ce refuge, comme un coup de couteau dans le flanc de la montagne. Je n’en pouvais déjà plus de notre abri. A peine rentré, je me retournai vers le ciel et décidai de sortir.

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    J’ai fait demi-tour, laissant Martial dans la grotte avec le corbeau. A quoi pouvaient bien penser les ours quand il sortaient de leur refuge après l’hibernation? Aucune idée. J’avais pris soin le matin même de prendre la carte avec moi. Je n’avais plus confiance depuis longtemps dans mon coéquipier. Mais étais-je capable de retrouver mon chemin parmi ces montagnes qui, bien que toutes différentes, m’apparaissaient comme le même pic copié indéfiniment et posés les uns derrière les autres. Je repensais aux étrilles. Un repas chaud, une gamelle en fonte, à l’intérieur de laquelle une sauce épaisse enrobant des morceaux, non plus de crustacés mais de viande, pourquoi pas du veau tendre et gras. Je restai un moment sous la pluie, immobile, espérant que les gouttes, par leur pugnacité, finissent par me calmer.

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    La pluie, quand on y pense. On est là dehors, et il y a ces gouttes qui tombent d’on ne sait où. Et on se dit que c’est normal, comme ça, la pluie qui tombe et puis on a lu, on a vu, on croit comprendre des phénomènes qu’on nous a expliqué, mais quand même des gouttes d’eau qui tombent du ciel ! Enfin bref, j’ai fait deux pas vers un chemin qui montait tout en pensant à mes soucis d’argent. Mes soucis d’argent semblaient avoir toujours été là, présence non rassurante, aussi fidèles que le meilleur des amis, à partir du moment où j’avais quitté le foyer familial, jamais ils ne m’avaient fait défaut et d’ailleurs, aujourd’hui encore, il m’accompagnaient, car c’était bien eux, mes soucis de trésorerie récurrents, appelez ça comme vous voulez, qui m’avaient fait embarquer dans cette aventure qui n’en n’était pas vraiment une. Ce n’était pas l’aventure telle que je me l’étais si souvent imaginée. Je me mis en marche, croisai d’autres corbeaux quand une idée claqua dans mon esprit tel un coup de fouet, je ne pourrai pas le dire mieux. Fouet. C’était comme si je venais de chausser une paire de lunettes. Je voyais enfin clair le projet dans lequel je m’étais embarqué. Ce n’était plus une sorte d’aventure aux ramifications obscures. A présent que je venais de trouver la première pièce, celle qui manquait à la lecture claire et entière de l’énoncé et qu’il m’avait fallu chercher bien loin, à travers une forêt de cactus plantés bien trop près les uns des autres et qui avait poussé au point de former un ensemble d’épines inextricable. Mais malgré tous les obstacles, je la tenais désormais, cette pièce. Oui, désormais, je savais pourquoi j’étais là.

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    Je n’ai jamais cru aux animaux fantastiques. Je me fous bien du Kraken comme des oiseaux géants dont une simple aile peux cacher aux humains la lumière du soleil. Je me contrefiche des déluges bibliques. En gros je crois que je n’ai aucun goût pour le jeu ni la fantaisie. Non, chez moi le réel n’engendre ni claque, ni chute vertigineuse. Il n’y a jamais rien ni de piquant ni d’épicé dans ce que je vois. Je ne crois pas plus aux trésors cachés, et pourtant ils existent et c’était bien après l’un deux que nous courions depuis des jours, Martial et moi.

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    Un trésor ? Quelque chose qui ne se révélerait à nous qu’après avoir réussi à démêler de foutus fils et comprendre le fonctionnement d’improbables engrenages. Et bien sûr auparavant, avant tout cela, nous aurions dû déjouer les tentatives d’empoisonnement de la part de nos adversaires, traverser des mers furieuses, s’échapper des griffes du sultan, s’extraire de la marmite fumante de la sorcière dans laquelle nous avions été plongé suite à une saleté de sort, traverser des caveaux au sol grouillant de serpents, tout ça pour finir par mettre la main sur une sorte de saleté de Saint Graal qui aurait fini dans les caves d’une non moins saleté de Basilique à côté d’autres calices du même métal, longue-vue de Christophe Colomb ou jambe de bois de tel pirate légendaire. Non, pour ma part, je ne croyais plus en rien depuis longtemps.

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    Ce manque de fantaisie, c’est bien lui qui me laissait marcher sous la flotte, tel que j’étais. Je veux dire par là que je ne me sentais pas dans la peau d’un nain décrit par Tolkien, je ne me promenais pas avec ma hache sur l’épaule, confiant, attendant le prochain Troll masqué en braillant quelque chanson de taverne. Non, cette fameuse carte au trésor n’avait rien d’exotique et se révélait aussi monotone que la pluie. J’avais quitté mon abri, oublié mes envies de nourriture, même si j’étais d’humeur à avaler un tyrannosaure. Sans prendre la peine de relever mon col je me suis éloigné à toute vitesse de l’entrée de la faille. Je crois que de tout temps, j’avais été fait pour devenir le cavalier seul.

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    En quittant martial, c’était tout ce qu’il me restait de foyer que je laissais derrière moi. Je n’avais rien à quoi me raccrocher, rien qui put me rassurer, ni haricots magiques, ni amulette, pas d’arme puissante, rien que moi et moi seul, armé de mes convictions. l’idée de partir avait cheminé en moi tout le jour durant, comme ce sous-marin réduit à l’état de microbe dans l’Aventure fantastique, Raquel Welch en combinaison moulante, premiers émois. Je marchais tous le jour, seul sous la pluie, hanté par l’image d’un bol de Riz chaud, sur lequel une énorme motte de beurre aurait été en train de fondre, un moulin rempli de poivre de Madagascar dans la main. Ce qui restait de jours sembla se prendre les pieds dans un tapis invisible et disparu sans un cri.

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    Je passai la nuit casquette vissée sur le crâne, grelottant, les yeux grands ouverts en attendant une aurore qui ne venait pas je repris ma marche hagard, sous une lumière blanche aveuglante, Avançant d’une allure pachydermique, titubant tel le shérif blessé qui trouve encore la force, après le fameux duel, de marcher jusqu’aux premières marches du saloon pour s’écrouler de tout son long devant la vieille fille institutrice donc il est tombé amoureux et avec laquelle, pour finir, il n’aura jamais l’occasion de vivre. Les montagnes se suivaient, et me regardaient à la façon d’un géant qui observe le moucheron à ses pieds et s’amuse du fait que l’insecte gesticulant reste persuadé qu’il va réussir à lui voler son trésor.

  • Émotion absolue

    Déflagration

    Déconstruction

    Tout ce que je cachais sans en avoir conscience explose

    Unique soulagement, le dessin intuitif

    Les yeux fermés, je me concentre sur ce que je ressens, je laisse ma main tracer au Bic mes sensations. Quand toutes mes émotions sont sorties, je rouvre les yeux et je cherche où je suis dans ce tracé. Au Posca, je définis mon contour. Je pose mon regard fixe, figé, bien rond, sans expression.

    Je ne peux pas regarder les gens dans les yeux.

    Je trace pour évacuer mes angoisses, prendre conscience, et pour communiquer l’indicible.

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  • L’ère du management

    Nous interrogeons l’omniprésence des outils managériaux dans nos vies quotidiennes et leur pouvoir de fragmentation : par leur vocabulaire codifié, leurs formats, leurs grilles d’analyse, ils tendent à neutraliser la pensée au lieu de la faire émerger. À partir d’un regard critique inspiré par Guy Debord et la société du spectacle, ce texte explore comment le langage managérial, même lorsqu’il prétend favoriser la pleine conscience ou l’écoute, peut se vider de son pouvoir transformatif lorsqu’il est mis au service d’un marché. De l’entreprise aux loisirs, des politiques publiques à nos rythmes de sommeil, le management modèle l’agir comme le penser. Dans cette normalisation sourde, peut-on encore créer des situations qui échappent à la spectacularisation ? Est-il possible de pratiquer une vie qui ne soit pas formatée par les logiques du rendement, de la mesure, et de l’optimisation ?

    Agile, aligné, aliéné : la performance du vide

    Lorsque Debord décide de rompre avec l’internationale situationniste en 1972 pour éviter toute institutionnalisation du mouvement ou des idées, il fait de l’institutionnalisation le pas vers le fétichisme de la marchandise, transformant l’idée en produit qui en perd son pouvoir de transformation sociale et solidifiant les structures de pouvoir. Aujourd’hui, nous pourrions considérer que le management, en tant que discipline et pratique omniprésente, façonne de manière significative les relations de pouvoir, la production de connaissances et les pratiques sociales. Différents aspects appartenant à cette discipline deviennent systèmes de pensée dominants dans nos vies.

    Le management moderne met en effet l’accent sur la rationalisation des processus et l’efficacité, influençant non seulement les entreprises, mais aussi les institutions publiques, les organisations à but non lucratif, et même la vie personnelle. Dans nos vies intimes, se construisent des emplois du temps, une gestion des vacances, des projets d’enfants. À cette rationalisation, s’ajoute la focalisation sur les indicateurs de performance, les objectifs mesurables et les résultats quantifiables, devenue une norme dans de nombreux secteurs. Là encore, la vie personnelle dans ses « loisirs » n’échappe pas aux applications de décompte de pas faits dans la journée ou de la performance de son sommeil. Le recours aux techniques de l’information puis aux technologies pour gérer et surveiller les performances et les comportements est un trait marquant de la société contemporaine, illustrant comment les techniques de management pénètrent divers aspects de la vie quotidienne. Enfin, les pratiques de management transcendent les frontières culturelles et géographiques, diffusant des normes et des méthodes à une échelle mondiale, ce qui pourrait suggérer une épistémè partagée à travers différentes cultures et contextes. En somme, le management, dans ses différentes formes, constitue un cadre dominant de notre époque, influençant profondément les pratiques et les discours, à l’image de son vocabulaire spécifique qui s’étale. Alors que Debord voyait dans la notion de jeu une possibilité d’échapper à la société du spectacle, celui-ci s’est transformé dans la « ludosociété » en une pratique de management conditionnée dans la spectacularisation dont le vide de sens est le propre, l’unité faisant défaut. Si le décalage entre les mots et les choses rejoint la projection de nos vies dans des images, pouvons-nous penser une immédiateté qui échappe au spectacle ? Debord en faisait l’hypothèse en privilégiant des expériences directes, une véritable présence et une participation active à la vie sociale en construisant des situations.

    Le spectacle engendre l’aliénation en éloignant les individus de leurs expériences directes et en transformant les relations sociales en représentations marchandes. Ainsi, les représentations spectaculaires remplacent les expériences directes, créant une distance entre les individus et leur réalité. Dans l’ère soumise à l’épistémè du management, les mouvements qui revendiquent aujourd’hui la « pleine conscience » ou des « techniques de bien-être » tentent de revenir à une expérience directe vécue plutôt que médiatisée et donc spectacularisée, mais ils le font à travers une sorte de marketing : écoute active, prendre soin, pleine conscience et ouverture en sont des termes privilégiés, édulcorés et formatés pour le marché qui par avance décrédibilisent la visée, privée de sa puissance transformatrice. Une courte liste des termes du management ayant glissé dans le langage courant des différents domaines de nos vies nous fera sourire amèrement :

    • Impacter : Utilisé à tout va pour dire « avoir un effet sur ».
    • Efficace : Pour tout ce qui fonctionne bien ou produit des résultats.
    • Process : À la place de « procédure » ou « processus ».
    • Optimiser : Rendre quelque chose meilleur ou plus efficace.
    • Résilience : Capacité à se remettre rapidement des difficultés.
    • Disruptif : Pour qualifier quelque chose qui change radicalement la norme.
    • Synergie : Collaboration bénéfique entre plusieurs parties.
    • Engagement : Souvent utilisé pour décrire l’interaction ou la participation.
    • Ciblage : Terme emprunté à la publicité pour identifier un public précis.
    • Agile : Très utilisé dans le contexte des méthodes de travail ou de gestion de projets.
    • Alignement : Assurance que tout le monde est sur la même longueur d’onde.
    • Îlot : Configuration d’une réunion de travail autour d’une table centrale.
    • Retour sur investissement : Mesure de la rentabilité d’une action ou d’un investissement

    Le langage s’endort dans les formules et outils du marketing qui ne disent rien, vidant leur potentiel radical et transformant leurs pratiques en produits de consommation dépolitisés. Il semble que lorsqu’on veut défendre un coup de griffe qui pourrait porter atteinte au spectacle, on le fait malgré nous, la plupart du temps sur ce fond et avec ce vocabulaire que le marketing a façonné pour le vide. Comme on peut poser des questions qui n’en sont pas, recouvrant ainsi le véritable sens de la question qui pouvait provoquer une brèche dans le spectacle car la question nous oblige à suspendre le temps pour réfléchir et donc elle fait rupture. Ainsi, ce qui transforme une idée en produit n’est pas tant son institutionnalisation que sa récupération par un certain formalisme, c’est-à-dire son inscription dans une forme devenue prédominante et favorisant le formatage du vide.

    Glossaire

    • Institutionnalisation : Stabilisation sociale ou normative d’un comportement ou d’une idée, au point qu’elle devient un cadre officiel ou répété.
    • Fétichisme de la marchandise : Concept selon lequel une idée ou un objet est réduit à sa valeur marchande, perdant sa puissance symbolique ou politique.
    • Société du spectacle (Debord) : Société où les relations humaines et les idées sont remplacées par leur image, leur représentation, leur mise en scène.
    • Épistémè du management : Ensemble de croyances et de pratiques dominantes fondées sur l’organisation, la mesure, la performance et la rationalisation.
    • Langage managérial : Usage de mots issus du monde de l’entreprise et du marketing dans des domaines variés (santé, éducation, vie intime), qui tend à formater les représentations et les comportements.
    • Formatage du vide : Expression critique décrivant l’usage d’outils ou de méthodes qui imposent une structure là où le sens pourrait émerger librement.

    Le conseil d’administration et la page blanche

    Une scène vécue lors d’un conseil d’administration de La Fédé illustre la manière dont le refus d’un cadre figé, incarné ici par le rejet des outils de diagnostic préformatés, peut créer une ouverture, permettre un déplacement relationnel et redonner souffle à la pensée collective.

    Tandis qu’une personne chargée d’un diagnostic local d’accompagnement arrive munie d’outils classiques de gestion (SWOT, matrices, post-its, etc.), très vite, le groupe exprime une résistance forte. Les questions proposées ne semblent pas faire sens, les outils fragmentent plutôt qu’ils n’éclairent. Le refus est unanime, non violent mais persistant. L’intervenante, déstabilisée, éprouve une tension vive et termine la session en retrait, désemparée.

    Lors de la réunion suivante, elle revient avec une autre posture, elle dit honnêtement son désarroi, sa difficulté à ajuster sa démarche au groupe, et propose un cadre vide : une page blanche collective. Cette absence de formalisme devient alors un espace vivant, un lieu de parole et de pensée où chacun peut contribuer autrement. Une forme d’accompagnement est finalement pensée in situ, avec certes des classifications et désignations mais qui naissent du propos en jeu, non d’un cadre uniforme préétabli en amont. Ce geste, loin de l’outil, permet un acte de débordement poïétique : il transforme la réunion en situation, il rétablit la possibilité d’un sens partagé. La parole ne s’inscrit plus dans une grille, mais dans une écoute. Et ce qui aurait pu être perçu comme une mise à mal devient une chance : pour elle, un déplacement fécond de posture ; pour les autres, une pensée désenclavée.

  • Un geste en zone grise

    Ce texte s’intéresse à un phénomène que l’on vit tous, souvent sans le remarquer : quand on parle, tout n’est pas entendu. Ce que l’on dit n’a pas seulement besoin d’être juste, il faut aussi que ce soit reconnu comme juste par le cadre dans lequel on le dit. Michel Foucault montre que pour qu’une parole puisse être reçue, elle doit entrer dans un environnement qui l’autorise : les règles, le ton, les mots choisis… tout compte. Le texte explore aussi comment certaines idées nouvelles, comme les découvertes scientifiques, ne peuvent pas être acceptées tout de suite. Elles semblent d’abord impossibles, parce que le contexte n’est pas prêt. Pourtant, les penseurs ou les inventeurs qui proposent ces idées savent à qui ils s’adressent, et savent parfois arracher l’objet de leur réflexion au cadre trop rigide qui l’entoure. Cette réflexion invite à penser le lien entre langage et espace : comment les mots, les idées, les corps habitent des lieux, et peuvent parfois s’en extraire pour créer quelque chose de nouveau ?

    Dire, c’est déjà trop

    Dans L’ordre du discours, Foucault aborde la question du langage dans son alliance avec la normalisation. Il distingue ainsi entre « dire le vrai » et « être dans le vrai ». La seconde formule délimite la possibilité d’énoncer quelque chose en vertu d’un environnement normé. Les codes, le vocabulaire, les implicites, tout est structuré de manière à pouvoir accueillir la phrase qui va être formulée dans ce cadre. Si cette dernière se situe en dehors, elle ne peut être entendue, elle devient lettre morte. La validité du propos n’est pas accordée de façon intrinsèque au dit. Cette contextualisation nécessaire à la com-préhension, au fait que la phrase prononcée se trouve à l’intérieur du périmètre défini par la norme, rejoint la notion de pré-compréhension telle que Heidegger la définit dans Être et Temps : « nous nous mouvons toujours déjà dans une compréhension de l’être ». Être-jeté au monde, le Dasein se situe dans une pré-compéhension des autres et de lui-même. « Dire le vrai », sans être entendu, n’en reste pas moins un acte de sens, qu’il pourra endosser lorsque le contexte sera en mesure de l’assimiler.

    Cette tension temporelle est exprimée par Kuhn : un paradigme est renversé par une proposition qui ne peut, au début, être considérée. Pourtant, celui qui la prononce sait à qui il s’adresse. Pour ce faire, il parvient à s’arracher de la normalisation qui le détermine à être dans le vrai et à arracher l’objet qu’il propose du sol sur lequel il opère. À cet instant, soit il entend de la norme son silence, soit il passe sous silence ce que la norme met en exergue. L’exemple choisi par Foucault est celui de Mendel qui construit les lois de l’hérédité et dont l’objet est le trait héréditaire qu’il aborde ainsi : « il le détache de l’espèce, il le détache du sexe qui le transmet ; et le domaine où il l’observe est la série indéfiniment ouverte des générations où il apparaît et disparaît selon des régularités statistiques ». Il aura fallu remodeler le sol de la biologie pour que cet arrière-plan soit en mesure d’accueillir les lois de Mendel qui passe alors de celui qui dit vrai à celui qui est dans le vrai. Cet arrachement au sol nous semble à la fois une posture d’affranchissement de la part du découvreur et une possibilité de séparer l’objet lui-même du contexte dans lequel il évolue ordinairement. Ce geste suppose qu’il soit possible de s’arracher d’un sol. Comment et par quel geste cet arrachement peut-il s’opposer au spectacle qui fixe les mots et les images dans un simulacre ?

    Ce qui nous intéresse plus particulièrement est la mise en jeu de la notion d’espace dans cette économie herméneutique du sol de compréhension duquel l’objet du discours ou le sujet prononçant lui-même, pourraient s’affranchir. Alors que les révolutions scientifiques dont nous parle Kuhn dans la construction de nouveaux paradigmes sont davantage reliées à une notion de temporalité, nous portons l’hypothèse suivant laquelle la possibilité du geste créatif dans nos existences ou dans des structures sociales est davantage reliée à une question du corps qui habite des espaces et peut parfois s’en arracher suivant ce qu’il vit et expérimente des ambiances. La construction de situations prônée par Debord tient à faire valoir l’articulation au lieu dans la possibilité de conscience d’un passage. En structurant les conjonctures par la conceptualisation de la notion de situation, on voit poindre l’idée d’institutionnalisation qui se réfère au processus par lequel des pratiques, des normes, des comportements ou des structures sont établis, acceptés et intégrés au sein d’une organisation, d’une communauté ou d’une société. Ce processus confère une légitimité et une stabilité à ces éléments en les ancrant dans des cadres formels et reconnus.

    Glossaire

    • Dire le vrai / être dans le vrai (Foucault) : Dire une vérité n’est pas suffisant, il faut que le contexte normatif accepte cette vérité pour qu’elle soit entendue.
    • Pré-compréhension (Heidegger) : Tout être humain interprète le monde à partir d’une compréhension préalable et implicite de ce que signifie « être ».
    • Paradigme (Kuhn) : Ensemble de règles, concepts et pratiques qui définissent une vision dominante dans un champ scientifique, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée.
    • Sol de compréhension : Cadre implicite qui permet de rendre compréhensible un propos, une idée ou un geste.
    • Zone grise : Espace incertain, intermédiaire entre les normes instituées, où le sens peut se reconfigurer hors des catégories fixes.
    • Situation construite (Debord) : Expérience volontairement créée dans un lieu donné pour faire surgir un nouveau rapport au monde, au-delà des routines sociales.

    Agathe, une écologie de la parole

    Agathe, Conseillère en Insertion Professionnelle du chantier d’insertion « Lever le rideau » de La Fédé, innove dans sa posture d’accompagnement quand elle se retrouve dans l’inconfort. Car elle a exploré ce que les cadres réglementaires mettaient à sa disposition et que rien ne lui permettait d’être en réussite dans ces perspectives. Sa question était la suivante : « Suis-je encore dans mon rôle de CIP lorsque je discute plus personnellement, comme une amie le ferait, avec les personnes que je reçois, pouvant dévier au cours de la conversation plus loin que la limite du domaine professionnel ? » Une approche classique l’aurait conduite à se cantonner à remplir des cases, à codifier son intervention auprès des personnes accompagnées. On se retrouve vite face à un discours d’échec : rien ne correspond. En particulier parce que le sens même que l’on donne à un emploi n’est pas toujours inscrit dans le seul champ professionnel de nos vies.

    En effet, un fonctionnement cloisonné, qui a besoin de séparer les différents aspects de sa vie et qui trouverait incongru par exemple de lier amitié avec des collègues, se trouverait très mal à l’aise face à un CIP qui lui poserait des questions débordant le cadre professionnel. En revanche, un fonctionnement non cloisonné, qui ne perçoit pas les limites entres les domaines ou tout au moins qui ne les vit pas ainsi, ne parvient pas à intégrer les cloisons qui se dressent face à lui. Pour trouver sa voie professionnelle, il a besoin de comprendre ce qui le passionne dans la vie, là où il en est dans son existence. C’est tout son être qui est en question. C’est donc en franchissant les barrières, en ouvrant des questions plus personnelles, que le CIP va tenir un rôle d’éclaireur des nœuds à l’œuvre dans la difficulté de construire le projet professionnel. Alors même que la démarche ici n’est pas institutionnellement guidée, elle apparaît performante pour un esprit systémique, qui pense à partir du tout et non des parties délimitées. Le conseil est ajusté. Dans l’expérience partagée d’Agathe, l’écologie de la parole se manifeste dans sa capacité à ajuster le langage à la totalité du sujet : elle ne parle pas à un bénéficiaire, elle parle avec un être en devenir, dans une ambiance qui déborde les protocoles.